Impressions de Birmanie

Voici quelques impressions  en résumé d’un périple de trois semaines en Birmanie en janvier 2012.

Mrauk U

Les premiers mots qui viennent à l’esprit pour caractériser ce voyage sont « fascinant », « exotique » et « dépaysant ». Comment pourrait-il en être autrement pour ce pays, le Myanmar, comme il convient de l’appeler désormais. Un pays dont l’accès a pendant longtemps été restreint sérieusement. Quant aux considérations d’éthique politique qui ont pu décourager plus d’un dans le passé à faire le voyage de Rangoon et de Mandalay, les choses sont heureusement en train de changer à vue d’œil. Il suffit à ce propos de suivre l’actualité. Rien que pendant la durée de notre séjour dans le pays, plusieurs ministres des affaires étrangères de pays occidentaux ont défilé à Yangon (Rangoon) dont Alain Juppé pour la France .

Marchand, supporter incondiotionnel d'Aung Sqan Suu KyiAjoutons que la population est pleinement informée des changements qui s’opèrent, elle les attend de tous ses vœux. Nous avons été témoins de la diffusion de la nouvelle à la radio et dans les journaux de la libération des 600 prisonniers politiques, fait unanimement salué  par les personnes que nous côtoyions. Depuis deux jours on peut acheter aux carrefours des rues principales à Yangon le DVD piraté, comme de coutume, du film « The Lady » – film récent de Luc Besson qui retrace la biographie d’Aung San Suu Kyi. Le DVD, apparemment légèrement écourté  par la censure (quand même !) est au prix de 500 Kyats, l’équivalent de 50 centimes d’euro. Ceci donne une idée sur l’air de liberté qui règne ici et des prix pratiqués pour les articles disons de consommation courante.

sur les routes près Monywa

Le Myanmar est un pays en voie de développement, peu industrialisé avec une infrastructure en matière de transports qui nous ramène loin en arrière. Arriver dans un aéroport régional, voire international privé d’affichage central, où les vols en partance sont annoncés à la criée, où les billets d’avion sont encore soigneusement remplis à la main, cela vous ramène en effet dans un autre temps. Slalomer sur les grandes routes entre les nids de poule de la taille d’un nid d’aigle et les chantiers fréquents où chaque pierre est concassée à la main, transportée souvent par des femmes, dans des paniers portés sur la tête, où le goudron est chauffé en bordure de route sur des feux allumés par des branchages ramassés sur place… cela vous transporte dans un autre monde.

Bagan

Les rues dans les villes sont très propres, tout comme le sol dans les  enceintes des temples et pagodes où l’on doit obligatoirement se déchausser pour le respect dû à Bouddha. Néanmoins, les décharges d’ordures défigurent en de nombreux endroits le paysage. La faute à qui ?  A la défaillance des autorités qui n’organisent pas de ramassage systématique? Au manque d’instruction des consommateurs ? Certes, un peu de tout cela. Mais la raison principale nous semble résider dans le fait que les habitudes de consommation et les produits ont changé à la vitesse grand V. De nos jours les déchets ne sont plus biodégradables. Manifestement le Myanmar est à la charnière entre deux mondes : celui traditionnel dominé par l’agriculture et l’artisanat – et quel artisanat riche et remarquable ! – et le monde du 21e siècle avec sa mécanisation, son informatisation, sa consommation.  A ce propos, on annonce un bond en avant dans les 12 mois à venir puisque le réseau internet devra bénéficier de deux  super-serveurs nouveaux contre un actuellement qui rend les connexions encore hautement aléatoires et lentes à souhait. Un progrès similaire est attendu dans le domaine des téléphones mobiles. Les informations données en Europe comme quoi il serait interdit d’introduire un téléphone mobile sont complètement dépassées. Nulle part nous n’avons subi des contrôles de bagages aussi anodins pour ne pas dire inexistants qu’au Myanmar. Donc, on n’arrête pas le progrès.

Rangoon, pagode Schwedagon

Rangoon, pagode Schwedagon

Le Bouddhisme omniprésent est une caractéristique essentielle du pays. La ferveur de la population est sans limite, la tradition du partage et du don même chez les gens les plus modestes nous paraît disproportionnée. Un esprit européen moyennement cartésien trouve paradoxal que tant d’efforts vont vers la glorification du Bouddha – les innombrables pagodes du pays sont littéralement couvertes par des tonnes d’or offertes par la population – alors que le niveau de vie est extrêmement bas pour la plupart. Il est aussi paradoxal que ces généraux qui ont construit des pagodes aient pu exercer leur pouvoir avec autant de mépris des droits de l’homme. Ajoutons à cela la contradiction apparente entre l’image pacifique du Bouddhisme, largement répandue dans notre opinion, et la violence des conflits inter-ethniques dont nous parlerons plus loin à propos de la province du Rakhine.

Rangoon

Rangoon

Et le tourisme dans tout cela ? Quand on fréquente les haut-lieux du tourisme du pays, on trouve des hôtels de toutes catégories, on tombe sur de nombreux compatriotes qui voyagent soit en groupe, soit, individuellement comme nous. Jusqu’à tout récemment, la Thaïlande voisine accueillait tous les ans 100 fois  plus de touristes que la Birmanie. Ceci est en train de changer complètement. On assiste actuellement à un véritable boom , une augmentation exponentielle du nombre de touristes entrant dans le pays. Dans le passé, le tourisme était fortement contrôlé, des régions entière étaient interdites aux visiteurs étrangers. « On » fait visiter surtout Yangon, l’ancienne capitale nommée Rangoon sous les Britanniques, Mandalay et d’autres anciennes villes royales au centre du pays, Bagan avec ses deux mille pagodes dans la nature et le lac Inlé dans la province Shan ainsi que deux grandes stations balnéaires avec des plages de rêve sur le Golfe de Bengale. Avec le rajeunissement   de dirigeants intervenus à la tête de l’Etat, l’inflexion de la politique pour une plus grande ouverture vers l’Occident, la donne a radicalement changée. La Birmanie est en passe de devenir une destination à la mode, et franchement on voudrait recommander à tous nos amis de s’y rendre rapidement, avant que le pays ne change  fondamentalement son aspect traditionnel.

Mrauk U

Sittwe, market

Parlons maintenant de notre programme de visite.  Nous n’avons pas fait de séjour balnéaire, mais nous avons visité les autres lieux « phares » cités ci-dessus – elles sont incontournables. Par ailleurs nous avons pu faire quelques extensions d’itinéraire qui échappent au touriste pressé. Par exemple entre Mandaly et Bagan nous avons fait une incursion vers Ouest dans les collines de Monywa où nous avons vu le site de Po Win Taung, un millier de petites grottes creusées dans le rocher contenant chacune une ou plusieurs statues de Bouddha. Cela nous a fait penser aux monuments  funéraires en Lycie (Turquie). Certaines grottes sont décorées de magnifiques fresques d’une finesse sans aucune comparaison avec le kitsch moderne qu’on rencontre dans de nombreux temples et pagodes. A partir du lac Inlé nous avons consacré une journée pour nous rendre au sanctuaire de Kakku dans le pays des Pa-O, une minorité  ethnique qui veille jalousement à garder son identité. Ainsi, les permis de visite sont limités à un jour et on est obligé de se faire accompagner d’un guide local rien que pour circuler dans la province. Nous étions d’autant plus sceptiques devant toutes ces conditions  imposées que les gens dans la rue dans la ville où on devait demander la permission spéciale ne répondaient pas à nos salutations. Chemin faisant tout changea lorsque nous nous sommes arrêtés dans un village où se tenait un marché. Ici les gens, tous des Pa-O, dont les femmes portent de jolis costumes noir ou bleu foncé et sont coiffées de turbans multicolores, nous ont accueillis les bras ouverts, curieux de notre contact, se proposant pour poser pour une photo… Un peu plus tard, en pleine campagne, un arrêt nous a permis d’observer les paysans travailler

chez les Pa-O

dans d’immenses champs d’ail. La plupart d’entre eux étaient accroupis sous leurs larges chapeaux de paille à enlever les mauvaises herbes, d’autres à arroser les plantes au moyen d’une curieuse pelle en bambou avec laquelle on puise l’eau qui coule dans une rigole d’irrigation pour la répandre d’un geste large, mille fois répété. Le tout, bien entendu,  sous un soleil  sans merci.  Le site de Kakku ne nous a pas déplu : plus de deux mille stupas par kilomètre carré, c’est quand même impressionnant. Dernière curiosité de l’étape : au marché on pouvait trouver des fourmis, une spécialité gastronomique qui entre dans différentes préparations dont des omelettes.

Floating bamboo

Floating bamboo

rencontre sur le fleuve Kaladan

Kaladan river

On the Kaladan river

C’est cependant l’excursion de quatre jours dans la province du Rakhine ou Arakan au Nord-Ouest du pays à la frontière avec le Bangladesh et l’Inde qui nous a procuré les émotions – positives – les plus fortes de tout le voyage. Cette destination à l’écart permet la découverte d’un univers  où les larges rivières qui prennent leurs sources dans les hautes montagnes dans le prolongement de l’Himalaya constituent de véritables artères de vie. On peut oublier les routes dans cette région, leur état est exécrable et d’ailleurs il n’y en a presque pas. Tout se joue sur l’eau. Les embarcations les plus diverses y circulent, de modestes pirogues comportant un abri sur lesquels les gens vivent en permanence, des barques dans lesquels les villageois se déplacent avec leurs marchandises et achats, d’immenses  radeaux  pour flotter le bambou destiné au port de Sittwe, un grand bateau rouillé ressemblant à un dinosaure ou l’Africa Queen pour le transport régulier trois fois par semaine  jusqu’à Mrauk U, des bateaux-taxis pour le transport des touristes, et j’en passe.  Sur le bord des fleuves la vie paysanne suit son rythme : abreuver le bétail, faire sa toilette et la cuisine, puiser l’eau et la transporter dans la hutte toute proche, construire et réparer des bateaux, transporter des marchandises. Pour accéder à la province du Rakhine, on doit prendre l’avion jusqu’à Sittwe. Ce grand port situé à l’embouchure de la rivière Kaladan était déjà connu des  navigateurs portugais au 16e siècle. Ils remontaient ensuite la rivière – comme on le fait encore aujourd’hui puisqu’il n’y a pas de route – jusqu’à Mrauk U, centre d’un puissant royaume dans le passé.

Mrauk U

temple à Mrauk U

Autour de cette petite ville de nombreux temples et stupas rythment le paysage vallonné. Les panoramas dont on peut jouir notamment aux moments du soleil couchant  peuvent faire penser à Bagan – sauf que les collines sont plus nombreuses, plus proches. Nous avons eu la chance à ce moment de nous faire offrir un spectacle spontané, improvisé et complètement désintéressé par une ribambelle d’enfant – du bébé qui tenait à peine debout sur ses jambes jusqu’aux jeunes filles d’un naturel ravissant qui imitaient à tue tête les derniers songs de Shakira vu à la télé. Pendant ce temps, les garçons nous gratifiaient d’une séquence de break dance de bonne facture. Depuis Mrauk U, nous avons fait une excursion en jeep puis en bateau vers un village isolé dans la jungle où vivent encore quelques femmes  dont le visage est couvert d’un tatouage qui rappelle une toile d’araignée. Il paraît que il y a 40 ans encore toutes les jeunes filles du village furent ainsi marquées pour les enlaidir afin de ne pas les exposer aux assiduités des maharadjas locaux. C’est difficile à imaginer, mais apparemment pas un cas isolé. On nous a dit que dans le Sud de l’Inde cette coutume pouvait également se rencontrer. Aujourd’hui, heureusement, les jeunes femmes ne portent plus ce genre de tatouages. Cependant, grâce à l’afflux des touristes, les dernières représentantes de la coutume assurent un revenu dont bénéficie tout le village, et notamment l’école.

Femme tatouée, Mrauk U

Femme tatouée, Mrauk U

L’image idyllique que nous avons ramenée de la province du Rakhine a été sévèrement ébranlée trois mois après notre passage puisqu’il devint  le théâtre de très graves violences interethniques. Au moment de la rédaction de ces lignes  – c’est-à-dire début 2013 – l’état d’urgence y prévaut toujours, la région est complètement interdite aux touristes ! Nous ne soupçonnions nullement les tensions endémiques existant entre la population bouddhique majoritaire et la minorité musulmane Rohingya. Leurs membres au nombre de plusieurs centaines de milliers d’origine indienne n’ont jamais joui des droits civiques en Birmanie ! A la suite d’un meurtre d’une femme birmane par des Rohingya, une vague de violence inouïe s’est abattue sur leur communauté. De centaines de personnes tuées, de dizaines de milliers de personnes ont été déplacées. Des villages entiers dévastés , de très nombreuses maisons incendiées. Qui aurait pensé cela de la part de bouddhistes, auteurs de des exactions ? Bien sûr, la condamnation de ces actes est très répandue   dans le pays, mais même les autorités semblent éprouver des difficultés à y ramener la sécurité.

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Cette note attristante ne devrait cependant pas cacher notre grand bonheur d’avoir pu faire la découverte de ce pays en pleine mutation. Qui sait s’il nous sera possible un jour d’y retourner pour y faire de nouvelles découvertes.

U Bein bridge

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